vendredi | 26 nov. 2021

De Gap au toit du monde

Dimanche dernier, le rideau s'est baissé sur l'ère des World Rally Cars et Sébastien Ogier était à nouveau sur le devant de la scène. Comment ce moniteur de ski dans les Alpes a-t-il transcendé le monde du sport automobile pour devenir l'une de ses plus grandes icônes ?

Il est heureux maintenant. Le travail est fait. L'an dernier aussi, mais cela n'avait pas été à la hauteur de ses efforts. Une année de plus était nécessaire et il a répondu aux attentes une année de plus. Désormais âgé de trente-sept ans, il peut dormir tranquille en ayant achevé sa carrière au plus haut niveau du Championnat du Monde des Rallyes.

En a-t-il vraiment fini pour autant ?

Cette question attendra une réponse un autre jour, mais il convient de noter que l'une de ses dernières demandes envers Julien Ingrassia, son copilote de longue date, était d'envisager de garder son téléphone allumé. On ne sait jamais…

Pour l'instant, le moment est venu de revenir sur le pilote ayant dominé la dernière décennie de l'ère des World Rally Cars en remportant huit des neuf titres en jeu entre 2013 et 2021.

La saison 2021 de Sébastien Ogier et Julien Ingrassia

Peu de personnes, voire aucune, pourraient oublier les débuts du Gapençais au plus haut niveau avec une World Rally Car. Après avoir remporté le Championnat du Monde des Rallyes Junior dès sa huitième apparition en mondial, il se voyait offrir dans la foulée une apparition au volant d'une Citroën C4 WRC pour le Rallye de Grande-Bretagne.

En remportant le Junior WRC en Corse, l'année 2008 a accéléré la carrière de Sébastien Ogier. Voir ce garçon timide de vingt-quatre ans se faire photographier au côté de Sébastien Loeb, lui-même bien parti pour remporter son cinquième titre mondial à ce moment-là, était intrigant. La déférence de Sébastien Ogier était aussi compréhensible que naturelle. Sébastien Loeb était une icône mondiale du rallye. Et il lui serrait la main, acceptant ses félicitations tout en ayant hâte de piloter la même voiture que lui à l'épreuve suivante.

En octobre 2008, le monde de Sébastien Ogier devenait un peu fou... Et allait le rester jusqu'au FORUM8 ACI Rally Monza disputé la semaine passée.

Organisé un mois plus tard que d'habitude, le Rallye de Grande-Bretagne commençait la première semaine de décembre 2008. Et si Sébastien Ogier pensait que l'attention médiatique était forte à l'automne à Ajaccio, ce n'était rien par rapport à ce qui l'attendait à Sweet Lamb. Sa toute première spéciale en World Rally Car en Championnat du Monde des Rallyes. Comment cela s'est-il passé ?

Sébastien Ogier et Julien Ingrassia ont tiré leur révérence à Monza

Le scratch, tout simplement. Il s'était montré le plus rapide pour 5''1. Une seconde au kilomètre plus vite que quiconque. Deux secondes au kilomètre plus véloce que son équipier et compatriote Sébastien Loeb.

Ce vendredi matin au cœur du Pays de Galles, le monde était mis sens dessus dessous. Tout le monde voulait parler à l'homme qui détenait une avance de 2''3 à la zone de montage de pneus à l'heure du déjeuner. La bataille faisait rage pour échanger avec un pilote qui tentait de reprendre son souffle.

Il faut bien également rappeler le contexte de cette première étape. L'hiver s'était installé sur les routes du parcours. Les spéciales de Hafren étaient annulées tant elles ressemblaient à des patinoires. Le court test de Sweet Lamb ouvrait alors les débats avant Myherin. Ouvrir la route était un véritable handicap et les temps de Sébastien Loeb reflétaient la difficulté de se frayer un chemin entre les icebergs se trouvant dans les sections les plus humides.

Quand Sébastien Ogier s'élançait, la couche de verglas était brisée et la terre dessous offrait légèrement plus de résistance, et donc d'adhérence.

Samedi matin, Sébastien Ogier apprenait une leçon précieuse au Pays de Galles : une adhérence constante ne suffit pas. Il abandonnait après un tonneau, mais toute mention de l'expression « de héros à zéro » était grossièrement injuste.

Il avait remporté un titre mondial dès sa première saison et avait démontré qu'il n'avait ni peur de passer au plus haut niveau ni de bouleverser l'ordre établi. Il était jeune, rapide et voulait faire ses preuves.

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Il était impossible d'imaginer comment Sébastien Ogier et son copilote Julien Ingrassia pourraient faire mieux que leur victoire d'entrée en Junior WRC au Mexique, leur titre en Junior WRC dès leur première saison ou encore leurs débuts en World Rally Car sur la scène internationale. Ils l'ont pourtant fait dès leur campagne en 2009.

Engagé au Rallye Monte-Carlo (absent du calendrier du WRC cette saison-là) par le programme de détection du manufacturier BF Goodrich, il était difficile d'évaluer où leur Peugeot 207 S2000 se positionnerait. Didier Auriol, Freddy Loix, Toni Gardemeister et Stéphane Sarrazin figuraient parmi les engagés, et tous avaient beaucoup plus d'expérience sur l'événement que Sébastien Ogier. Ce n'était pas difficile, ce dernier n'avait jamais pris le départ du rallye qui traverse son village chaque année. Il l'avait regardé, était sorti de chez lui pour voir les concurrents un bon nombre de fois. Il connaissait aussi le terrain, les montagnes environnantes du moins, grâce à son travail de moniteur de ski. Mais il ne savait rien du rallye en lui-même.

En tête à la fin de la deuxième étape, il garait finalement sa Peugeot devant le Palais dimanche après-midi avec près de deux minutes d'avance sur son plus proche poursuivant.

Son ascension spectaculaire en devenait presque ridicule. Où s'arrêterait-il ? 

Quelques semaines plus tard en Irlande, Sébastien Ogier reçevait un rappel de l'importance de l'expérience en rallye. Dans des conditions horribles, il perdait le contrôle de sa Citroën et avait la chance d'être ramené sur la route après quelques poussettes. Au cours des cinq épreuves suivantes, le rêve semblait se transformer en cauchemar. Un problème d'alternateur lui coûtait du temps en Norvège avant des sorties à Chypre, au Portugal et en Argentine. Et au moment où des soucis de suspension l'écartaient de la bataille en Sardaigne, les roues commençaient à se détacher.

Les légendes du WRC : Sébastien Ogier

Directeur de Citroën, Olivier Quesnel commençait à perdre patience et il avait sérieusement besoin d'un résultat. En six mois, Sébastien Ogier était passé de superstar en puissance à pilote au bord du gouffre.

La réponse est arrivée à Loutraki avec une deuxième place au Rallye de l'Acropole. Sa prestation solide lui offrait un répit et un peu de souffle. Si les résultats étaient discrets sur la fin de l'année, la régularité commençait à venir. Jusqu'à une nouvelle erreur au Pays de Galles, un rallye dont il admettra plus tard sa plus grande difficulté à appréhender.

Cette seconde moitié de saison 2009 l'avait sauvé et il pouvait commencer à passer la vitesse supérieure sur les rallyes où il avait de l'expérience. Un nouveau podium venait au Mexique, puis il dominait toutes les spéciales sauf une au Rallye de Nouvelle-Zélande. Sébastien Ogier menait devant Jari-Matti Latvala avant le test final sur la côte de Whaanga, mais la victoire lui échappait au dernier moment pour quelques secondes face à la Ford de son rival finlandais. Un crève-cœur, mais le Français n'avait pas à attendre longtemps pour obtenir sa première victoire... Dès la manche suivante au Portugal. Et il n'avait pas à attendre longtemps non plus pour prendre sa revanche sur Jari-Matti Latvala en le devançant pour deux dixièmes de seconde - l'arrivée la plus serrée de l'histoire en WRC - au Rallye de Jordanie 2011.

Plus la saison 2011 avançait, plus il devenait évident qu'il était plus rapide que Dani Sordo, l'équipier de Sébastien Loeb au sein du Citroën Total World Rally. L'Espagnol s'écartait doucement pour lui faire place au Rallye de Finlande. Sébastien Ogier terminait alors deuxième dès son deuxième départ seulement au volant d'une quatre roues motrices à Jyväskylä pour remettre les points sur les i.

Sébastien Ogier était cependant un pilote différent de Dani Sordo. L'Espagnol connaissait son rôle place chez Citroën. Celui-ci n'intéressait pas le Français. Sa confiance grandissait et il n'avait pas peur de froisser la susceptibilité de certains dans l'Armée rouge. Au milieu de l'année, ce qui avait commencé comme une équipe française de rêve chez Citroën implosait. Sébastien Ogier n'avait aucun intérêt à se contenter de la deuxième place et n'avait pas peur de l'exprimer. C'était l'un ou l'autre. Comme on pouvait s'y attendre, les maîtres de Versailles choisissaient l'homme qui avait remis Citroën sur la carte du monde des rallyes.

Au revoir Ogier.

Réunir les deux Sébastien chez Citroën était mission difficile

Celui qui à l'époque comptait sept victoires en WRC avait le choix : M-Sport Ford ou Volkswagen Motorsport.

Après de longues délibérations, Sébastien Ogier rejoignait chez Volkswagen. Même si cela signifiait une saison 2012 avec une Škoda Fabia S2000 avant le véritable lancement du partenariat en 2013, cette décision était la bonne. D'entrée de jeu, l'association Ogier-Polo se hissait au rang de nouvelle référence. Déjà le plus rapide dans la spéciale d'ouverture du calendrier, il dominait l'année avec neuf victoires en treize départs. Les deux titres étaient scellés dans une démonstration écrasante de contrôle et de suprématie. Il n'avait pas laissé le moindre doute, pas même à ses équipiers.

Lors de ses années chez Volkswagen, Sébastien Ogier était au-dessus de la concurrence. Il se montrait impitoyable en broyant ses équipiers Jari-Matti Latvala et Andreas Mikkelsen, qui se contentaient parfois de certaines - rares - miettes lorsque le Français était ralenti pour une quelconque raison.

Pendant quatre ans, Volkswagen remportait tous les titres en jeu. Certes, ce n'était pas tout à fait la même chose que les cinq années où Citroën et Sébastien Loeb dominaient la discipline, mais qui peut dire que Volkswagen Motorsport n'aurait pas continué à gagner si le constructeur allemand était resté dans le championnat après 2016 ?

Sébastien Ogier est convaincu que la Volkswagen Polo R WRC répondant au nouveau règlement introduit en 2017 aurait été à la hauteur pour remplacer la première génération ayant remporté quarante-trois des cinquante-deux rallyes disputés sur une période de quatre ans. Nous ne le saurons jamais. La Polo R WRC passe désormais ses journées sous une bâche dans un coin de l'usine Volkswagen Motorsport à Hanovre.

Sébastien Ogier et Volkswagen Motorsport ont régné le temps de quatre titres mondiaux

Avec un retrait annoncé aussi tardivement dans l'année, Sébastien Ogier était contraint de prendre une décision rapide sur son avenir en choisissant l'équipe avec laquelle il défendrait son quatrième titre. Il essayait l'une des premières Toyota Yaris WRC, sans arriver à se sentir à l'aise à son volant. Il trouvait par contre très rapidement ses repères dans la M-Sport Ford Fiesta WRC.

Cinq ans après avoir été proche d'un accord avec Malcolm Wilson, il prenait donc sa plume pour rejoindre l'équipe britannique. Le résultat ? Un succès instantané avec M-Sport Ford et aucun changement perceptible dans sa dynamique avec un nouveau titre acquis avant même le dernier rendez-vous de la saison.

M-Sport Ford faisait également ressortir une autre facette du personnage. Avant son arrivée dans une Fiesta, il avait toujours piloté pour un constructeur d'envergure mondiale. Citroën et Volkswagen étaient des équipes d'usine. M-Sport Ford était et restera une équipe familiale basée dans la ville natale de Malcolm Wilson au nord-ouest de la Grande-Bretagne.

Les deux années – et les deux titres pilotes – remportés avec Malcolm Wilson offraient à Sébastien une autre vision du sport. Cela n'a en aucun cas adouci son approche, mais cela l'a certainement aidé à se développer d'un point de vue personnel. L'amitié entre les deux hommes, forgée par le succès sur les spéciales et autour d'une bouteille ou deux de Cheval Blanc, durera éternellement.

Sébastien Ogier a forgé un lien personnel fort avec Malcolm Wilson en travaillant chez M-Sport

Pour la deuxième fois, la romance française ne se déroulait pas tout à fait comme tout le monde l'avait espéré. Frustré par les résultats, Sébastien Ogier quittait Citroën après une seule année pour rejoindre la Toyota Yaris WRC délaissée par Ott Tänak, l'homme ayant mis fin à sa série de succès en remportant la couronne en 2019.

Cet échange entre une C3 WRC et une Yaris WRC ne modifiait pas son plan de marche. Il avait l'intention de se retirer en fin d'année, jusqu'à ce que les choses changent avec la COVID-19.

Ne voulant pas mettre un terme à sa carrière à l'issue d'une saison aussi fortement impactée par la pandémie, Sébastien Ogier proposait ses services à Toyota pour une saison de plus. Comme on pouvait s'y attendre, le géant japonais sautait sur l'occasion, d'où sa tournée d'adieu en 2021.

Le deuxième mariage entre Sébastien Ogier et Citroën s'est révélé difficile

Et cette année était à nouveau une véritable leçon de la part de Sébastien Ogier, tant dans sa façon de contrôler une saison que dans sa conquête du titre suprême. De son propre aveu, il a eu du mal à atteindre les sommets qu'il aurait pu atteindre quelques années auparavant, mais il a toujours su obtenir un résultat quand il en fallait un. Son parcours vers la victoire au FORUM8 ACI Rally Monza en était l'une des démonstrations. Il a brillamment piloté pour baisser le rideau sur sa carrière à plein temps, son aventure avec Julien Ingrassia et bien sûr l'ère des World Rally Cars.

Voir un champion des champions s'imposer après un quart de siècle de sport sublime était le scénario parfait.

Est-ce la fin pour Sébastien Ogier ? Absolument pas. Il sera de retour en janvier pour le Rallye Monte-Carlo pour commencer un programme partiel avec Toyota la saison prochaine. Quand il partira, il nous manquera. Et il sera manqué.

D'un jeune adulte ambitieux et impitoyable, il est devenu un pilote d'une stature immense dans le sport. Il a vu les meilleurs aller et venir, il a affronté certains des pilotes les plus rapides de l'histoire de la discipline et il l'a fait dans des circonstances parmi les plus difficiles. Lorsque la décision a été prise de forcer le leader du championnat à ouvrir la route pendant deux jours en 2015, Sébastien Ogier avait envisagé de claquer la porte. Avec le recul, il s'agissait plutôt d'une tentative assez grossière de biaiser la concurrence en faveur de ses rivaux. Il était puni pour son propre succès et cela le rendait fou.

Tout au long de sa carrière, il n'a cessé de demander des règles du jeu équitables et il a été contraint de courir pendant deux ans face à une concurrence qui le méprisait. Il a souvent réprimandé les instances dirigeantes, régulièrement, et toujours plus fort. Toujours fidèle à ses convinctions. 

Si cela n'a pas influencé le règlement, il a gagné quand il le fallait.

Benjamin Franklin, philosophe américain et père fondateur, estimait que les opportunités venaient dans l'adversité. Sébastien Ogier peut en témoigner. Les conditions défavorables auxquelles il a été confronté lui ont offert l'occasion de devenir l'un des meilleurs de l'histoire de notre sport.

C'est exactement ce qu'il a fait.

Cet article fait partie d'une série de 25 histoires retraçant les 25 ans de l'ère des World Rally Cars. Durant toute l'année, retrouvez un nouvel article chaque vendredi sans rallye.

Record de victoires au Monte-Carlo pour Sébastien Ogier

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